Aujourd'hui c’est ton anniversaire, et je n'y serai pas. Un seul de tes anniversaires j’aurai vécu avec toi, j’étais en toi et j’y serais bien restée, recroquevillée à me laisser bercer par tes eaux…
Au lieu de ça, je suis ici en train d’écrire et de pleurer !
En novembre, le 9 novembre dernier (2005), je t'ai vue. Je t'ai entendue arriver, assise dans une voiture et tournée de dos, mon âme s’est dressée et a crié : "Elle est là!"… et toi tu ne savais pas que j’étais là, pour toi…
Combien de fois je t'ai dessinée en pensée. Tes yeux, tes cheveux, ton corps... Je n’imaginais pas te ressembler autant… mais toi… tu m’as dit ne pas être le coeur et les bras tendus que je cherchais, tu m’as abandonnée à nouveau, tu l’as fait une nouvelle fois. Et qui sait combien de fois dans ton fond intérieur !
Au début tu n’arrivais pas à me regarder, et tu nias, tu te souviens? Tu niais en affirmant : "Plus je la regarde, plus elle me ressemble", plus elle ressemble… à une autre femme, à une autre histoire, à une misère différente de celle du coeur, mais misère quand même.
Mes yeux ont plongé dans les tiens, mais toi, dis-moi, les as-tu sentis… descendre le long de ton corps, toujours plus bas en sanglotant jusqu'à ton ventre, jusqu'à retrouver mon nid prénatal. Et je te regardais. Mais nous étions spectatrice pour l’une et actrice pour l’autre, et puis ces paroles amères: "Je n’ai qu’une seule fille, c’est une brave fille, même si à elle je ne lui dis jamais".
Mais quel mal, oh combien… Et tu m'as laissée ainsi, en me demandant seulement : "Tu ne te trouves pas bien avec ta maman? J’aurais voulu te hurler que c’était toi ma mère, que c’est toi que j’aurais voulu pour cocon de sourires maternels, que c’étaient tes mains qui auraient dû me câliner, et maintenant, où sont-elles, où es-tu?
Le jour suivant j’ai été frapper à ta porte, deux mois à peine après avoir découvert que c’est là que j’étais née et que j’y suis restée trois mois avec mes grands-parents… Ensuite l’hôpital, puis l’orphelinat, et puis… !
Et dire que je suis venue chez toi avec deux plantes de cyclamen... sous prétexte de te prier de m’excuser pour le dérangement occasionné en pensant que c’était toi ma mère.
Mon cœur, mais le sais-tu que tu as un caractère tellement humoral qu'après avoir sonné je me suis éloignée de quelques pas par crainte de ta réaction "belliqueuse"?
"Je vous en prie, je viens en paix, je viens juste pour m’excuser!" … Et tu m'as fait entrer, en tirant la tête, comme si c’était une pénitence, comme si … je n’étais pas ta fille. Nous nous sommes assises à une table ronde, l’une en face de l’autre, et je tremblais. Tu as commencé ta petite récitation et moi la mienne... mais bon Dieu, je me demande encore aujourd'hui pourquoi je n’ai pas pleuré, pourquoi je n’ai pas laissé sortir l’ancestrale douleur, pourquoi je ne t’ai pas pris les mains, pourquoi je ne t'ai pas embrassée. Rien. Je suis restée assise, même lorsque le téléphone a sonné; ou plutôt, non. Je m'étais levée pour prendre congé – c’est ainsi qu’on dit entre étrangers ? – mais toi par contre tu m’as fait signe avec la main de m’asseoir, je t’ai regardée en faisant semblant de ne pas comprendre, je voulais que tu le répètes ce geste, cet unique geste de ta vie avec lequel tu m’as retenue. J'ai joué avec les chiens et tu regardais, j'ai essayé de regarder timidement autour de moi et tu me regardais, j’ai aperçu des portraits encadrés, certaines photos étaient en noir et blanc, d’autres en couleur, les grands-parents, l'oncle décédé, et... ma soeur.
Ma soeur, ma petite soeur, je ne peux même pas t’appeler ma sœur… Tu as presque 20 ans et tu ne sais pas que j’existe. Tu ne sais pas que dans mes prières, dans mes invocations au manteau étoilé qui me retient de faire une bêtise, il y a ton nom aussi.
Le coup de fil terminé, je me suis levée, toi tu t’es assise, et je me suis excusée à nouveau... Les larmes, ces larmes bénies qui peut-être auraient pu irriguer l’aridité de ton cœur, submergeaient ma respiration. Et tu m'as saluée. Je voulais te donner la main, seulement la main, comme tu l’avais fait le matin précédent, toi par contre, tu m’a saluée avec deux baisers, comme j’avais moi fait la veille: je t'avais doucement tirée vers moi et je t'avais embrassée pour sentir ta proximité, dans l’espoir d’entendre le battement de ton cœur frapper et donner des coups, refreiné avec peine et mis en désordre par tes pensées.
Et je suis partie, j'ai baissé la tête, et dans la rue, finalement j’ai pleuré.
Le lendemain soir, le départ étant maintenant proche, je suis venue te chercher à la sortie de la messe. Désespérée, je te cherchais, je fouillais du regard les têtes et les manteaux des gens. "Seigneur, je t’en supplie, répétais-je, demain je pars et qui sait si je pourrai jamais la revoir. Je t’en prie, fais-la moi revoir encore une fois, une fois seulement". D’un coup, je croise ton regard, je croise ton regard, cet inoubliable regard que je ne parviens pas à déchiffrer, si de stupeur de me voir tellement désemparée ou si de quelqu’un qui, aux émotions du cœur, n’a rien compris.
J'ai détaché mon regard comme quand, à l’école, on t’attrape occupée à copier et que tu fais semblant de regarder distraitement dans la direction de la feuille du devoir d’à côté.
J'ai senti tes yeux me frapper dans le dos et me dire: "Bonsoir", et je me suis retournée brusquement en te répondant avec ce "bonsoir" semblable à des mains jointes avec dedans des grains d’espoir prêts pour la semence. Tu ne t’es pas retournée, tu t’en es allée au bras de ma sœur. Tu es partie sachant que je te regardais, tandis que je répétais à mon amie, furieuse, debout à côté de moi: "quelle figure de merde, je me jetterais à la poubelle, quelle figure"… Et je riais et je pleurais, j’étais heureuse parce que, pour la quatrième fois, j’avais vu ma mère.
Le jour après, je suis repartie, et pendant le voyage, je feuilletais les images, je repensais au prêtre qui m'avait fait voir une photo de groupe où il y avait ma mère dessus, il m'avait mis une loupe en main et puis, comme si on était dans un commissariat, m’avait dit tout d’un bloc: "Trouvez-moi votre mère". Et je t'avais trouvée! Nous avons le même nez, droit, qui ressemble à une pyramide. Tu n’étais qu’un point, un petit visage lointain, et puis tu es devenue un sourire derrière une vitre au cours d’une froide soirée de novembre dans le nord-est de la Vénétie.
Les mois ont passé, et pas sous silence; j’ai toujours des contacts avec les personnes qui m'ont aidée à te retrouver. Le prêtre et sa loupe, les gérants de l'hôtel qui pleurent encore pour l’issue de l'événement et qui dans ma vie sont comme deux frères, les "tantes", deux dames qui m’adorent et que, lorsque je les entends, me répètent toujours: "Tu ne dois pas penser à elle, tu ne dois pas avoir mal, promets-nous de ne plus y penser, laisse faire à Dieu".
Ma soeur, dont je n'ai même pas pu voir le visage, et puis toi… toi, et encore toi qui es la déchirure de mon âme et le rêve de mon coeur. Ce stupide petit coeur qui se promène dans les rues de ce village du sud des Pouilles où je vis et qui me pousse à parler toute seule aux étoiles, à la lune et aux nuages, qui, comme ce soir, ressemblaient à un berceau se balançant dans le ciel, de même que le vent faisait se balancer ma nostalgie de toi.
Bonne chance maman, mon cadeau est le respect que je veux et que je dois à ta volonté de ne pas être ma mère, mais ce soir, je t'en prie, fais-toi un cadeau: pense à moi…
Je t’aime.
P.S. Parfois les voyages commencent avec un espoir qui fait briller les yeux d'attente et puis ils finissent avec une douleur qui fait passer l’envie de vivre. Je vous ai raconté mon histoire, d’une façon inhabituelle, peut-être, et je m’en excuse... Mais c’est ainsi que je l’ai vécue et que je la vis toujours, dans la souffrance. Je ne sais pas quoi faire, si essayer de l’approcher encore, si prendre le téléphone et l’appeler juste pour lui dire: "Bonjour, vous vous souvenez de moi, je ne voulais pas vous déranger", ou alors quoi d’autre… Aidez-moi, conseillez-moi, et si cela vous va, réconfortez-moi.
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